Le 3 septembre 1939,

Le Royaume-Uni, puis la France déclarent la guerre à l’Allemagne qui a envahi la Pologne. Suite au pacte de non-agression germano-soviétique signé le 23 août, l’URSS entre également en Pologne, alors que presque rien ne se passe sur le front occidental durant plusieurs mois : c’est la « drôle de guerre ». Fort de l’inertie des démocraties, le 10 mai 1940, Hitler lance une offensive fulgurante et victorieuse contre les Pays-Bas, la Belgique et la France.
L’armée française, commandée par les chefs vainqueurs de la guerre de 1914-1918, a peu évolué dans sa stratégie défensive. Elle ne peut résister à la tactique allemande de « guerre éclair » (Blitzkrieg) qui, grâce à la combinaison de divisions blindées très mobiles et de chasseurs bombardiers, perce la ligne Maginot. Après six semaines d’intenses combats (85 000 morts côté français), la France est occupée, les troupes anglaises et canadiennes se retirent tandis que près de 8 millions de personnes, civils et soldats, fuient vers le sud dans le désordre et la panique : c’est l’exode.

 

Le 14 juin 1940,

Les Allemands entrent dans Paris. Face à cette défaite imprévue, le gouvernement français se déchire entre partisans d’une capitulation militaire qui laisse la possibilité de poursuivre la guerre avec pour base l’Afrique du Nord et le reste de l’Empire, et partisans d’un armistice, cessation définitive des combats. Ces derniers, qui ont toujours été hostiles à une guerre contre l’Allemagne nazie, obtiennent gain de cause. Le 16 juin 1940, dans un climat délétère annonciateur de guerre civile, le maréchal Pétain remplace Paul Reynaud à la tête du gouvernement. Le lendemain, il demande l’armistice. Dans les jours qui viennent, le « Maréchal », nouvel homme providentiel âgé de 84 ans, déclare qu’un « ordre nouveau commence ». Si le choix d’arrêter la guerre soulage la très grande majorité des Français, peu comprennent que les nouveaux dirigeants envisagent la fin de la République.

 

le 18 juin 1940,


Opposé à l’armistice, le général de Gaulle, sous-secrétaire d’État du gouvernement Reynaud, rejoint l’Angleterre qui, bien que désormais seule face au Reich, a décidé de poursuivre la lutte sous le leadership de son Premier ministre Winston Churchill. De Londres, il lance le 18 juin 1940 un appel, peu entendu, dans lequel il déclare que « cette guerre est une guerre mondiale », qu’elle n’est donc pas terminée, et que « la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre ». Quelques jours après, les Anglais le reconnaissent comme chef des « Français libres ».

 

22 juin 1940,


Signé dans des conditions humiliantes le 22 juin 1940, l’armistice créé une zone occupée, sous l’autorité d’un commandement militaire allemand, et une zone non occupée au sud sous l’autorité du gouvernement français. Cette situation permet aux Allemands d’avoir un interlocuteur politique et donc un meilleur contrôle sur l’ensemble de l’administration française dont le texte exige la « collaboration ». Elle permet aux nouveaux dirigeants de conserver une apparence de souveraineté, la zone sud constituant avec la flotte invaincue et l’Empire non envahi, leurs principaux atouts.

 

Début juillet 1940,


Le nouveau gouvernement s’installe à Vichy, en zone non occupée. La station thermale dispose de bonnes liaisons routières, ferroviaires et téléphoniques, d’une large capacité hôtelière, et ne présente pas de risque politique contrairement aux métropoles méridionales.

 

10 juillet 1940,

Sous la pression de Laval, ministre d’État, la Chambre des députés et le Sénat s’y réunissent le 10 juillet 1940. Par 570 voix contre 80 et 21 abstentions, ils donnent les pleins pouvoirs constituants à Pétain pour promulguer une nouvelle constitution qui devra « garantir les droits du travail, de la famille, de la patrie ». Si les 80 qui ont dit « non » se situent à gauche, les « oui » représentent 85% des présents, dont toute la droite et près des trois quarts de la gauche. C’est massivement que députés et sénateurs ont accepté la mort de la IIIe République et de la démocratie. Les raisons ? La peur et la résignation, le désarroi devant une défaite inattendue et l’effondrement soudain d’un grand État moderne, la désaffection à l’égard d’un système que très peu ont alors défendu.

 

Le 11 et 12 juillet 1940,

 
Pétain, outrepassant d’emblée son mandat, promulgue de sa seule autorité les premiers actes constitutionnels qui créent un nouveau régime : l’« État français ». Il s’octroie les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, et supprime les instances représentatives. « Le 10 juillet, je me suis trompé, le 11 juillet j’ai été trompé », confiera Paul Antier, un parlementaire ayant voté oui, puis ayant été parmi les premiers à rejoindre De Gaulle.
Tandis que la majeure partie de l’administration centrale reste à Paris, le chef de l’État, le gouvernement, les ambassades s’installent dans les hôtels et immeubles réquisitionnés de Vichy qui devient la capitale politique provisoire.
Dans les premiers mois, la popularité de Pétain sinon du gouvernement est considérable. Il est l’objet d’un véritable culte de la personnalité, d’une ferveur quasi-religieuse. Dans ses voyages de zone sud, dans ses nombreuses apparitions publiques, y compris à Vichy même, il réunit des foules enthousiastes. Dans leur majorité, les Français lui sont reconnaissants d’avoir arrêté une guerre jugée perdue et dont beaucoup redoutaient les conséquences après la saignée de 14-18, une génération plus tôt. C’est sur ce socle de popularité que le nouveau régime inaugure une forme de dictature charismatique, reposant autant sur l’adhésion et le consentement des Français que sur la contrainte et la répression.

 

Dès août 1940,


Le régime met en place une stratégie qu’il va suivre durant quatre ans, avec des variations liées à l’évolution de la guerre. Pour assouplir les rigueurs de l’occupation, pour conserver une souveraineté sur l’ensemble du territoire, pour ménager une place à la France dans la future Europe allemande, Pétain et Laval, convaincus que l’Allemagne nazie a gagné la guerre, font le choix d’une collaboration politique avec le vainqueur. Ils mettent au service de l’occupant l’administration, la police, l’économie du pays en échange de quelques maigres et illusoires contreparties sur le contrôle du sort des prisonniers de guerre, sur la possibilité de couvrir les décisions allemandes par des « lois » françaises, sur le maintien d’une tutelle sur les forces de l’ordre. On espère même, à Vichy, signer un traité de paix définitif alors même que l’ancien allié anglais subit les assauts du Reich.
Le choix de la collaboration fournit surtout un contexte favorable à la refonte complète des institutions politiques, économiques et sociales : la « Révolution nationale ». Cherchant à liquider l’héritage républicain, ce programme vise à instaurer un régime fondé non sur la liberté mais sur l’obéissance, non sur l’égalité des citoyens mais sur une « communauté nationale » fermée, dont sont exclus les juifs, les étrangers, les francs-maçons, les opposants politiques, non sur la fraternité mais sur des hiérarchies sociales fixées par l’État.
La collaboration avec l’Allemagne nazie et la Révolution nationale relève d’une même stratégie : l’une conditionne la réussite de l’autre qui, en retour, montre à l’occupant que la France se range désormais, dans le camp des fascismes.
Le régime de Pétain suspend très vite la liberté de la presse, la liberté de réunion, interdit les confédérations syndicales et les partis politiques, sauf les partis collaborationnistes. La justice et la police sont mises au service d’une politique de répression qui vise au premier chef les communistes, traqués conjointement par les polices françaises et allemandes, ainsi que les premiers résistants, gaullistes ou autres, accusés de « menées antinationales ». Pétain fait juger de manière arbitraire plusieurs dirigeants de la IIIe République (Pierre Mendès France, Léon Blum, Édouard Daladier, ainsi que Jean Zay et Georges Mandel qui seront tous deux assassinés par la Milice en 1944). Le régime développe un réseau de camps d’internements (Les Milles, Le Vernet, Rivesaltes), initié dans l’urgence sous la IIIe République pour les réfugiés espagnols qui ont fui leur pays après la victoire de Franco. L’internement devient le levier d’une politique xénophobe qui s’exerce en particulier contre les réfugiés antifascistes et antinazis, dont beaucoup seront livrés au Reich, les communistes, les juifs persécutés venus d’Europe centrale ayant cru trouver en France une terre d’accueil. Plusieurs milliers de personnes trouvent la mort dans ces camps à cause des mauvaises conditions de vie. Pétain initie également une politique de persécution contre les francs-maçons, avec la dissolution des loges et le fichage de ses membres.

 

Dés septembre 1940,


En parallèle aux mesures prises par l’occupant, le nouveau régime initie un antisémitisme d’État autochtone qui débouche dans un premier temps sur l’exclusion politique et civique des juifs français et étrangers, soit une population d’environ 700 000 personnes, en comptant ceux d’Afrique du nord. 

 

Le 3 octobre 1940,

Il promulgue un premier « statut des juifs » qui fait de ces derniers des parias, en les privant des droits civils, en leur interdisant l’accès à certaines fonctions, en les dépossédant d’une partie de leurs biens (l’« aryanisation »), en les obligeant à se faire recenser, autant de mesures qui vont s’avérer fatales par la suite. Sous la pression des nazis, il créé un Commissariat général aux questions juives (1941), destiné à rationaliser la politique antijuive. Sous couvert de lutte contre le « terrorisme », le régime procède aux premières rafles qui vise pour l’instant seulement les hommes.

La politique d’exclusion du régime, celle des occupants, les pénuries alimentaires ou d’énergie, créent de profonds clivages dans la France des années noires. Si une vie normale semble reprendre un peu partout, si dans le Paris allemand ou le Vichy de Pétain, une petite élite profite des circonstances et offre le spectacle d’une cynique insouciance, le fossé se creuse entre ceux qui disposent du minimum pour se nourrir et ceux qui doivent recourir au marché noir ; entre ceux qui ont un travail et ceux qui sont obligés d’aller en chercher en Allemagne ; entre ceux qui peuvent conserver une certaine sécurité et ceux qui sont traqués pour leurs opinions, leur nationalité, leur religion. Si Pétain reste populaire, le gouvernement, lui, ne l’est pas. Très tôt, l’opinion s’en est détourné.

 

Juin 1941 -> Avril 1942

Avec l’entrée en guerre de l’URSS, en juin 1941, puis celle des États-Unis, en décembre 1941, avec la radicalisation de l’occupation nazie dans toute l’Europe alors que les résistances se font jour de partout, la donne change à compter de 1942. En avril, les Allemands imposent à Pétain le retour de Laval, chassé en décembre 1940 pour cause de mésentente avec le Maréchal. La maigre autonomie du régime disparaît au profit d’une exploitation sans limites de la France pour le compte des objectifs de guerre du Reich.


Début 1942,
L’année 1942 marque un tournant dans l’histoire du conflit mondial et donc du régime de Pétain qui subit sans pouvoir agir sur eux les événements extérieurs. L’avancée des pays de l’Axe est freinée, en Europe comme dans le Pacifique. En novembre, les troupes alliées débarquent en Afrique du nord, ce qui entraîne l’invasion de la zone sud et le sabordage de la flotte française à Toulon.
En l’espace de quelques jours, l’État français perd ses trois principaux atouts : l’Empire inviolé, la flotte invaincue, les territoires non occupés. Plus grave encore, il doit désormais compter avec une résistance extérieure de plus en plus forte, au sein de laquelle le général de Gaulle s’impose comme chef incontesté à compter de la fin 1943. Il doit faire face à une résistance intérieure organisée. Celle-ci est composée de réseaux – activités clandestines sous contrôle extérieur répondant à des objectifs militaires, comme le renseignement ou l’évasion de pilotes abattus –, et de grands mouvements comme Franc-Tireur ou Libération-Sud, nés de la volonté de petits noyaux d’opposants précoces qui poursuivent des objectifs politiques, et se dotent notamment d’outils de propagande (tracts, presse clandestine) destinés à sensibiliser l’opinion. Ces mouvements acceptent en 1943, non sans réticences, de s’unifier sous la conduite de Jean Moulin, même si certaines organisations comme le parti communiste conservent leur autonomie d’action. Avec la création du Conseil national de la résistance (CNR) et d’autres institutions clandestines, puis la mise sur pied d’une « armée secrète », la résistance intérieure s’inscrit dans le dispositif du Comité français de libération nationale du général de Gaulle, conférant à ce dernier une meilleure légitimité auprès des Alliés, et offrant désormais une alternative politique au régime pétainiste, appuyée sur une petite force militaire.

 

Printemps 1942,


Les Nazis décident de mettre en route la « Solution finale », c’est-à-dire l’identification des juifs (avec notamment le port obligatoire de l’étoile jaune en zone nord), leur regroupement dans des camps de transit, en particulier Drancy, puis leur déportation vers les camps d’extermination. Ils sont aidés activement par le gouvernement français qui accepte que ce soit sa police qui procède aux arrestations. Ce dernier espère ainsi se débarrasser des juifs étrangers, dont beaucoup sont internés dans les camps de la zone sud. Il donne également de nouveaux gages à l’occupant tout en affirmant une fois de plus une illusoire souveraineté.

 

Le 16 et 17 juillet 1942,

 
A Paris, près de 12 800 juifs étrangers – des femmes, des enfants, des personnes âgées – sont arrêtées durant la première grande rafle qui ne vise plus uniquement des hommes que la propagande qualifiait de « terroristes ». D’autres rafles ont lieu en zone sud durant l’été et l’automne 1942, et la persécution physique se maintient jusqu’en août 1944.
Au total, sur 330 000 juifs de métropole, près de 80 000 seront tués, presque tous à Auschwitz. Les trois quarts d’entre eux sont des juifs étrangers, Pétain et Laval ayant reculé devant la déportation massive des juifs français, après que certains responsables religieux (Mgr Saliège, archevêque de Toulouse ou Mgr Théas, évêque de Montauban) et de nombreux secteurs de l’opinion ont manifesté leur indignation alors que les mêmes étaient restés silencieux devant les lois antisémites de 1940.
Sous la pression des nazis qui imposent par la violence partout en Europe le travail forcé, le gouvernement de Pétain, fidèle à sa politique de collaboration, instaure par étapes, entre 1942 et 1943, un « service de travail obligatoire » (STO) qui touche les jeunes nés entre 1920 et 1922. Près de 700 000 personnes sont ainsi envoyées de force en Allemagne, tandis que le Reich met également au travail le million de prisonniers de guerre, captifs depuis 1940.

 

En 1943 et 1944,

 
Et notamment à l’approche du débarquement allié du 6 juin, la répression contre la Résistance s’intensifie. Cette tâche est notamment assurée par la Milice de Joseph Darnand, créée par Laval en janvier 1943, et qui devient responsable du « maintien de l’ordre » en 1944. Cette organisation, à l’instar du Parti populaire français de Doriot et d’autres mouvements fascistes autorisés, constitue l’engagement le plus extrême de Français dans la collaboration avec les Nazis : tortures, viols, exécutions arbitraires, massacres collectifs sont les méthodes utilisées par les miliciens qui travaillent en étroite liaison avec les troupes et la police allemandes, jusqu’à Vichy même. Parmi beaucoup d’autres, en Auvergne, André Kespy et Camille Leclanché sont arrêtés, amenés à l’hôtel du Portugal, dans le centre-ville, un centre d’interrogatoire au même titre que le Petit casino (aujourd’hui Centre culturel Valéry Larbaud). Ils y sont torturés et assassinés. Le corps du second ne sera jamais retrouvé.

 

6 juin 1944,


Après le débarquement et malgré une avance moins rapide que prévue, les troupes alliées ont libéré la presque totalité du territoire français à la fin de 1944. La Résistance, et notamment les maquis de l’Armée secrète, ceux des FTP communistes, les membres des différentes réseaux y ont eu leur part, notamment dans la libération de Paris. Le 8 mai 1945, la capitulation allemande est signée à Berlin, avec des représentants Américains, Britanniques, Soviétiques... et Français, une présence que l’on doit moins aux exploits de la résistance française – réels mais qui sont le lot de tous les résistants en Europe – qu’à l’action singulière du général de Gaulle et surtout à un jeu d’équilibre entre puissances victorieuses.

 

Le 23 août 1944,


Pétain et une partie du gouvernement ont été emmenés de force de Vichy vers l’Est, puis en Allemagne. Le mois suivant, se met en place une épuration qui sera à la fois inégale et sévère. Laval et Darnand sont fusillés avec plus de 1500 autres collaborateurs, et après une épuration extrajudiciaire qui a fait près de 10 000 morts. Pétain voit sa condamnation à mort commuée en peine de prison, sort qui attend près 38 000 personnes.

Plus de 87 000 personnes, en majorité des Français ont été déportées ou internées en Allemagne, 40% n’ont pas survécu. Près de 4 600 personnes ont été fusillées par les Allemands en France, pour la plupart des communistes et/ou des juifs, après avoir été arrêtées par la police française. Environ 15 000 personnes, en majorité des résistants mais aussi des civils non engagés, ont été tuées en 1944 par les Allemands avec l’aide de la Milice. La politique antisémite du régime a causé la perte de plus de 76 000 juifs de France, pour l’essentiel étrangers : la plupart des juifs déportés par les nazis ont été arrêtés par des forces de l’ordre françaises. Seuls 3% d’entre eux ont survécu aux camps d’extermination.
En quatre ans à peine, le régime de Pétain a été l’un des plus répressifs et l’un des plus violents de l’histoire de France. Il n’a pas été un régime fasciste stricto sensu mais une dictature charismatique proche aussi bien des régimes autoritaires traditionnels que des systèmes totalitaires modernes. Il a été un allié important sinon décisif des fascismes européens, se rangeant clairement dans le camp de l’Allemagne nazie.

Contraire à toutes les traditions humanistes et démocratiques, le régime de Pétain a laissé des cicatrices encore vives dans la mémoire des Français, au même titre que l’héritage du nazisme a profondément traumatisé l’ensemble des sociétés européennes. Si le souvenir des années noires est passé à l’arrière-plan après la fin de l’épuration, il a resurgi avec force dans les années 1970. De nouvelles générations ont ainsi jeté un autre regard sur cette période. Elles ont inauguré depuis une vingtaine d’années une véritable « culture de la mémoire », érigeant la nécessité de se souvenir en nouvel impératif moral.